01 février 2008
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L |
e bip des Halles 1 : La terrasse de ce fast-food est l’endroit rêvé pour contempler nos contemporains en proie à la consommation, l’excitation, la fébrilité. Les apparences sont trompeuses, on croirait presque que ce tableau est vivant. Tout vibre d’une telle intensité. Enfin, il suffit de regarder les visages pour constater qu’il n’y a pas plus de vie ici que d’esprit dans les yeux d’Eve Angeli.
Ce fast-food-là a aussi ceci d’original qu’il donne sur une petite place en plein air, sas de décompression entre deux galeries surchauffées, où viennent s’intoxiquer tous les fumeurs. Les ados, grands consommateurs de tabac, s’amassent en troupeaux de cinq ou six têtes. Ils s’apostrophent, se bisent, se donnent des bourrades. Les garçons dévissent leur cou quand une fille passe et les filles pouffent. Sensation un brin rassurante que peut-être certaines choses ne changent pas. Mais voilà, comme les autres, cette image est trompeuse.
Pour avoir reçu un ado de 15 ans quatre jours à la maison, je sais que tout est différent. Ils ne vivent pas non plus dans ma réalité ou est-ce moi qui…
Nourri à la méthode Cauet (Tu connais pas Katsumi !), gavé au triple burger avec supplément de fromage, ébloui par Incroyable talent (Lui, il fait trop bien la beat box. – La boîte à quoi ?), devenu tour à tour terroriste ou anti sur Counter (ça va péter, ça va péter !), communiquant par MSN (c’est qui cette lol ?), à son contact, j’ai compris que ma science-fiction était ringarde et incompréhensible (Pourquoi est-ce qu’ils recherchent 12 singes ?), mon ordi trop lent pour jouer en réseau, ma musique dépassée (parce qu’elle passe pas à la télé), ma télé trop petite et incompétente (pas le câble), mon frigo inutile (pas de Coca).
En bref, je me suis rendu compte que je suis un produit périmé, un système qu’il faudrait updater et encore à supposer que l’environnement soit encore compatible. Et puis, il faudrait un peu booster la mémoire, parce que, avec toutes les infos à actualiser, mon neurone s’emballe et c’est toute la machine qui rame.
À force de clics et de Rechercher, les fichiers poussiéreux « adolescence » de la vieille machine sont dénichés dans l’arborescence et ressurgissent alors les titres d’album ou les films cultes de ladite période. Et là, la tentation est bien grande d’appuyer sur supprimer. On réalise ainsi qu’une chose affiche une immuabilité rassurante (déconcertante ?) : l’adolescence est définitivement l’âge des goûts de chiottes.
Sur ce, je vais boire un Coca, ça me rafraîchira les données.
1. Je vais pas leur faire de la pub en plus.
Ed.
21 janvier 2008
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C |
ongélateur : cet endroit est loin d’être une destination rêvée. Il y fait froid, on y est à l’étroit (ce n’est en fait qu’un petit compartiment au-dessus de mon frigo) et la plupart du temps, il y règne une nuit noire. Il n’en demeure pas moins qu’il représente l’un des éléments qui constituent les motivations de toute une existence. Ainsi, mon congélateur donne un sens à mon quotidien. Cet endroit humide et inhospitalier, dans lequel je n’ai d’ailleurs jamais eu l’occasion d’entrer, renferme l’une des explications à mon rituel quotidien. Si je me lève tôt et me couche tôt pour être capable de me lever tôt, c’est bien dans l’ultime but de remplir efficacement ce réduit malcommode. Il me fait me poser moultes questions bassement matérielles (Captain Igllo ou Pizza Maggi) ainsi que des questions tout aussi bassement matérielles (combien de boulots dois-je accepter ce mois-ci – la magie du free-lance – pour ne pas avoir à choisir entre les Captain Igloo et les Pizzas Maggi ?).
C’est ainsi que s’impose à moi la conclusion suivante : en proie aux questions existentielles qui nous taraudent inlassablement, ne devrions-nous pas toujours revenir à la source du mal et sectionner, une bonne fois pour toutes, le nerf de la guerre ? Pour que la vie regagne un peu de sa légèreté d’antan, ne suffirait-il pas simplement, comme le clamait France Gall dans ma jeunesse, de débrancher ce maudit appareil ? Une voix en mon for intérieur me susurre péniblement que ce n’est pas si simple.
Pourtant, l’espace d’un instant, j’aimerais tellement y croire. Me laisser bercer par une illusion à laquelle nous n’avons jamais droit. (…) Voilà, c’est fait. Plus de bruit. Le calme après la tempête.
Cette acte de rébellion hautement symbolique et libérateur n’est malheureusement pas aussi glorieux qu’il en a l’air, car de toute façon, à part les glaçons, il était vide.
Ed
16 janvier 2008
Laverie
Bien entendu, c’est une corvée d’aller à la laverie, mais une fois qu’on y est, c’est un moment intéressant, parce qu’il se révèle idéal pour une séance d’observation. On y croise des gens qui, comme moi, ne peuvent se résoudre à quitter leur linge des yeux (des fois qu’on me piquerait un torchon, pourtant tellement foutu que même après un passage à 90°, même propre, il reste sale) et le regardent mousser pendant 45 minutes (pour la laine) et jusqu’à 54 minutes (pour les couleurs) sans compter le temps de séchage, puisque, en ce qui me concerne, j’ai un sèche-linge à la maison. D’autres personnes, au contraire, vont et viennent en se souciant du sort de leur linge comme de leur première chemise.
Cependant, la laverie n’est pas que cela, c’est aussi le lieu qui m’a fait prendre conscience du fait que, si les femmes ont cherché (certes depuis peu, à l’échelle de l’humanité) à prouver qu’elles étaient les égales des hommes sur le plan de l’intellect, ce n’est certainement pas dans un but de séduction. En bref, grâce à une visite à la laverie, j’ai compris que les hommes préfèrent les connes. « Ça tombe bien ! », me direz-vous.
La première fois que je me rendis en ce lieu de convivialité, je restai un moment figée, les yeux étrécis par l’effort (non de compréhension, mais visuel l’effort, car je suis affligée d’une myopie aggravée) tentant de déchiffrer une minuscule affichette qui expliquait le fonctionnement des monstres numérotés qui me fixaient de leur œil torve. N’y parvenant pas (les lettres étaient vraiment minuscules), j’optai pour la méthode empirique. Mais voilà, ces machines n’ont pas été pensées comme XP, le mode intuitif n’est pas censé être celui sur lequel on se doit de les appréhender.
Tirant mon caddie à roulettes (au cas où l’on profiterait de ce moment de fragilité pour me voler mes torchons) jusqu’au distributeur, cerveau central de cette obscure machinerie, je buggai une nouvelle fois en observant les boutons. Alors que je cherchais ma menue monnaie pour le rassasier, un jeune homme approcha et me dit : « Non, tu dois d’abord choisir une machine et un programme avant de payer. » Joignant le geste à ses sages paroles, il s’empara de mon caddie afin de m’expliquer la marche à suivre. Revenant à moi, je repris les rênes de la situation et de mon caddie. Toutefois, l’être charmant ne voulut rien savoir. Il m’escorta ensuite jusqu’au distributeur, compta ma menue monnaie et… ne me lâcha plus.
Alors qu’il m’abreuvait de banalités, je souriais bêtement, ce qui ne fit que l’encourager à persévérer dans ses efforts pour me charmer. Car il s’agissait bien de cela, bombant le torse de satisfaction en me montrant les machines, il était supposé avoir franchi un premier palier dans l’art de la séduction : capter l’attention de sa proie.
Le regard vide, l’esprit ailleurs, j’étais dans l’incapacité totale de faire preuve de repartie ou de toute tentative visant à me débarrasser de mon nouvel ami pour la vie. Il était donc tombé sur la proie aussi juteuse qu’accessible (ceci expliquant cela) : la cougourle. C’est malheureux à dire, mais nous avons toutes en nous une cougourle cendrée qui sommeille. Il est heureux d’ailleurs qu’elle ait le sommeil lourd, mais voilà, parfois, elle se réveille. D’ailleurs, les magazines féminins, véritables bibles de la séduction, l’ont compris depuis longtemps. Leur vocation est clairement affichée dès la couverture (épilation, décoloration du duvet, régime, teint hâlé) en promettant une mine de conseils pour faire de la plus rusée des troupiales dorées une cougourle cendrée (cousine glam de la bécasse). Lobotomisant l’esprit de leurs lectrices par des pubs toutes les deux pages (car l’esprit des femmes, c’est comme les malteser’s, il faut qu’il soit aéré), ils nous distillent patiemment la science ancestrale de l’appât du mâle à grand renfort de smoky eyes, soda light et jeans slim (l’anglais toujours aussi in).
Enfin, je m’égare, mais la laverie, moi, ça me fait voyager. Pour en revenir à mon histoire, seule la fin de ma lessive m’a permis d’échapper à mon charmant. D’ailleurs, mon actuelle lessive est également terminée. L’œil vitreux de la machine me fait penser au mien. Stupeur au moment de l’ouverture. Mais comment il a dit que ça s’ouvrait déjà, il doit y avoir une sécurité. « Monsieur, s’il vous plaît, vous savez comment… »
14 janvier 2008
02 décembre 2007
Maya, on vous ment
Je suis l'un de vos mannequins qui ornent les vitrines des grands magasins. On m'habille, me déshabille suivant les modes et les saisons. Au printemps, je suis petite fille modèle, les yeux baissés, en jupe plissée et socquettes à dentelle, en été, le look adolescente rebelle légitime certaines de mes positions, en automne, on attaque la rentrée en femme d'affaires au port fier et droit, attaché-case vide à la main. Que sera la tendance pour cet hiver ? Mais comme il vous plaira. Mes poses suggestives n'évoquent que vos propres perspectives. Jamais un geste que vous n'auriez déjà réfléchi. Jamais une attitude déplacée. Elle vous plaît ma vitrine, vous passez des heures à vous y regarder. Elle est propre, elle est lisse. Je suis le reflet de vous-même, celui qu'il vous sied de contempler. Celui qui ne vous pousse dans aucun retranchement, celui qui ne vous déstabilise pas, qui ne vous met pas en danger. Bien au contraire. Réflexion rassurante et conciliante de vos désirs les plus intimes. Mon sourire figé dans le plastique est une caresse bienveillante perpétuée à l'infini.
Et pourtant, je crève d'envie de briser en mille morceaux cet écran de verre. À la fois si fragile et si résistant. Ce masque étouffant qui épouse mes traits mais qui défigure tant mon apparence. L'envie d'exploser d'un coup de poing ce double vitrage et que les bris vous éclabousse de mon sang. Que mes ongles déchirent vos lambeaux de peau morte et que je puisse enfin gonfler mes poumons d'un air un peu plus respirable. Seulement alors vos faces reluisantes qui se mirent sur ce support d'illusions ne vous apparaîtront plus comme aujourd'hui. Vous les verrez vieillir et se dessécher subitement sous vos yeux. Vous serez les sujets de cette distorsion troublante, vos millions de ridules se réfléchiront en une mosaïque éclatée. Vos regards radieux se changeront en orbites vides et creuses, crevasses lunaires sur un sol désertique.
Mais vous avez paré à cette éventualité dès ma conception. Vous m'avez lentement inculqué la nature de ma position. Vous êtes les créateurs de mes membres désarticulés que seuls animent les envies que je perçois dans vos yeux. Vous avez imaginé ces organes atrophiés qui à l'intérieur de moi suffoquent de tant de petitesse. Vos regards approbateurs sont les garants de ma survie et me tiennent en haleine. Nul besoin de ficelles pour me signifier ma capture. En marionnette consentante, je me meus et m'émeus suivant vos impulsions. Vous me couvez des yeux pour mieux étouffer mes pensées. Votre incrédulité face à une plastique si parfaite me maintient dans l'expectative. J'attends immobile le signal de vos désirs, perceptible de moi seule. Ce pantin, vous vous dites, est la preuve tangible de mon éternité. Je magnifie par ma seule présence votre illusion, plus belle que dans vos rêves les plus fous. Ce spectacle n'a ni commencement ni fin. On me met en scène pour des aveugles qui connaissent le scénario par cœur, puisqu'ils ont réglé l'intrigue jusqu'aux moindres détails. L'originalité n'est pas de mise dans cette représentation, la censure est sévère. La tenue et les décors doivent rester fidèles à la norme, pas d'excentricité ou la machine dérape signifiant ainsi la fin pour vous comme pour moi. Aucun de nous ne la souhaite, n'est-ce pas ? Dans ce chantage à la vie, le prix est certes exorbitant mais il est nécessaire pour qu'on apprécie le don à sa juste valeur. Le soir tombant, les rayons rassurants du soleil viennent parfaire l'éclairage. Je suis prisonnière de vos applaudissements. La pièce n'en finit pas. Pas le moindre refuge des coulisses où l'on pourrait un instant me traîner afin de me recharger à l'abri des regards. Quelle utopie, je fondrai de toute façon loin de vos battements de cils. Je vous vois essuyer une larme de gratitude. Je sais si bien répondre à vos attentes les plus intimes, les plus cachées, les plus jusque-là inassouvies. Vous appelez magie ce qui n'est que manigance. En auteurs modestes, vous tentez de me faire croire que je participe au succès du divertissement, que sans mon talent d'interprétation, tout cela n'aurait jamais pu voir le jour. Mais c'est une torture supplémentaire que de m'accuser de prendre part au complot. Je me sens suffisamment coupable de ma séquestration. Avouez que vous aviez tout prémédité, avouez enfin que dans ce jeu-ci, il ne pouvait y avoir de place pour le moindre faux pas.
Alors, quand, par pure coquetterie, vous détournez la tête un instant pour dissimuler votre trouble, je me contente de cracher sur la vitre, de l'intérieur, afin de la souiller un peu. J'observe vos tentatives pour essayer de la nettoyer. Sortir un mouchoir immaculé et vous efforcer d'ôter cette tache. La bave coule le long de la vitrine. Je reste impassible. Mais mon sourire perd soudain un peu de sa bienveillance. En mon for intérieur, je ris, non pas de satisfaction mais de contentement. Je me témoigne par ce pathétique crachat que je ne suis pas tout à fait cet être docile que l'on habille et déshabille suivant les modes et les saisons.


